Un jour, dans la rue, je me débattais avec le siège auto de mon fils. Je pestais car je n’arrivais pas à l’installer à l’arrière de ma voiture. Un homme, aux cheveux blancs et au visage marqué par le temps, s’est arrêté sur le trottoir d’en face. Regard espiègle et sourire aux lèvres, il semblait s’amuser de ma bataille.
Ce monsieur a gentiment proposé de m’aider et nous avons commencé à discuter. Rapidement, il m’a confié une partie de son histoire. Son besoin de partager ce qui venait de se produire dans sa vie était palpable. Il avait retrouvé son grand amour de jeunesse, une femme qu’il n’avait jamais pu oublier. Son émerveillement devant cette rencontre était tout bonnement communicatif.
Des mains qui s’animent pour raconter une histoire
Au fur et à mesure que cet homme me parlait, un phénomène étrange se produisit.

Ses mains m’appelaient, comme animées d’une force mystérieuse et d’une vie propre. Elles me parlaient de l’enthousiasme de leur propriétaire. Toute son énergie semblait s’y nicher. Chacune des paroles de ce monsieur était ponctuée de gestes vifs et expressifs. À elles seules, ses mains racontaient toute une histoire ou, du moins, elles en soutenaient le tempo, en soulignaient les rebondissements et illustraient les émotions habitant mon interlocuteur.
Malgré moi, j’étais fascinée et je me perdais dans la contemplation de ses mains bavardes et joyeuses.
Les mouvements de nos mains soutiennent notre langage
Il semble que le langage des mains permette d’absorber l’attention d’un auditoire, petit ou grand, de façon spontanée voire innée.
Nous pensons avec nos mains. Il a été scientifiquement démontré que le langage des mains active une mémoire autre que celle liée aux mots et à la capacité verbale. Les mouvements de nos mains faciliteraient ainsi l’organisation de notre pensée et nos capacités de mémorisation.
Susan Goldin-Meadow, docteur en psychologie et professeur émérite de l’université de Chicago, a beaucoup étudié sur les liens entre apprentissage du langage verbal et mouvements des mains. Elle est la spécialiste des gestes de la main en situation de communication et a démontré que l’enfant parle d’abord avec ses mains. (Visionner la conférence de Susan Goldin-Meadow « Penser avec nos mains » sur le site de l’université de Genève.)
Néanmoins, ce n’est pas tant le propos scientifique qui m’intéresse ici que la symbolique renfermée par les mains et ce qu’elles traduisent de nous et de nos histoires.
La symbolique des mains, toute une histoire
Dans la symbolique du corps, nos mains représentent notre capacité de prendre, de donner, de recevoir mais aussi notre capacité d’action, de réalisation et de travail. Elles contribuent non seulement à notre expression mais aussi à alimenter nos liens à l’autre et au monde qui nous entoure.
Nos mains exercent une forme de pouvoir en agissant sur la matière tout autour de nous, en touchant, modelant, transformant ce avec quoi elles entrent en contact.
Elles parlent de notre agilité, de nos aptitudes créatives, de notre sens du toucher et de notre humanité. La peau de nos mains rencontre d’autres peaux, d’autres matières, d’autres énergies.
Au creux de nos mains se niche une énergie vitale, source de guérison et, dans de nombreuses cultures, les mains symbolisent une forme de connexion spirituelle, le lien entre notre âme et notre enveloppe corporelle, entre le visible et l’invisible.
Les mains portent les traces de notre histoire de vie
Minuscules et potelées, encore roses, les mains disent les premiers moments de notre existence. Puis elles s’allongent et s’amincissent tout en conservant la personnalité de leur propriétaire.

Parfois, elles portent une ou plusieurs bagues, traces d’une union, d’un mariage, ou d’une autre histoire personnelle.
Parfois, on y aperçoit une ou des cicatrices à raconter, des tâches, des rides, des marques, autant de signes du temps qui passe, de choix de vie ou de ses aléas.
Que nous racontent ces mains brunies par le soleil ou si blanches qu’elles semblent n’avoir jamais vu le jour ? Que nous racontent ces mains raidies par la maladie ou les rhumatismes ?
Les mains révèlent des pans de notre histoire, moments légers et gais mais aussi plus graves et lourds à porter. Je pense à ces mains brûlées, méconnaissables ou mal formées qui racontent un drame ou un handicap avec lequel la personne doit (ré)apprendre à vivre.
Nos mains révèlent nos émotions et notre personnalité
Agitées, tremblantes, se frottant l’une contre l’autre, froides ou moites, doigts qui se tordent, s’entremêlent ou tapotent fébrilement le coin d’une table, les mains et leurs mouvements trahissent nos émotions, notre inconfort, nos peurs mais aussi nos engouements et nos élans, notre fragilité ou notre assurance.
Que disent-elles de notre personnalité ?
Un tatouage, des mains soignées aux ongles bien entretenus ou craquelées et laissées à l’abandon, des mains solides et meurtries qui ont travaillé la terre toute leur vie ou des mains plus lisses qui ne connaissent pas le travail manuel…que révèlent-elles de nous ?
Main féminine ou masculine ? On peut s’y tromper. Une poignée de main traduit-elle la force de notre caractère ?
Assurément, nos mains dévoilent des petites informations précieuses sur nous, notre vie et notre état d’esprit.

Les mains laissent des traces dans notre mémoire
Nos mains sont des ustensiles indispensables tout au long de notre existence : pour manger, se laver, jouer, travailler, conduire, attraper, saisir, appréhender les choses de la vie.
Sous la pulpe de nos doigts, des capteurs ou récepteurs, a priori au nombre de 2.500 par centimètre carré (!), nous permettent d’entrer en contact avec les matières, la surface des objets et éléments qui nous entourent mais aussi de sentir les variations de température.
Toutes ces informations sensorielles laissent des traces dans notre mémoire et des souvenirs s’associent à la vie de nos mains.
Les mains ont aussi une dimension affective. Elles caressent, expriment la tendresse, l’amour ou le désir. Elles apportent du réconfort, soutiennent, aident, prennent soin mais peuvent également blesser, heurter ou détruire.
Par leur rôle dans notre vie quotidienne et dans nos relations, de nombreux souvenirs sont liés à nos mains et aux mains de l’autre. Ce que nos mains ont vécu réveille notre mémoire sensorielle et émotionnelle. Ce que nous avons reçu de la main de l’autre active le flot des souvenirs.
Écrire son autobiographie en racontant le souvenir d’une main aimée
Les mains nous content des histoires. Elles sont des parchemins de nos vies qui dévoilent des morceaux de notre vécu. Écrire le souvenir d’une main peut entraîner la résurgence de tout un passé.

Ainsi, je vous pose la question : avez-vous déjà envisagé de commencer l’écriture de votre autobiographie en évoquant le souvenir d’une main aimée ?
La main d’une mère, ferme et rassurante, qui, chaque soir, borde sa fille.
La main d’un père, tendu vers celle de son fils, pour l’aider à se relever de sa chute.
La main d’un enfant, plein d’espoir et de confiance, qui se niche dans la vôtre.
La main fragile d’un grand-père qui serre la vôtre avant le dernier soupir.
La main agile qui danse, fabrique, crée, sculpte, dessine et vit.
La main du biographe qui écrit votre histoire pour en conserver une trace à transmettre, à partager ou à (s’) offrir.
